VINCENT SIMON
Humaine comédie

2016
Texte de présentation de l’exposition « Humaine comédie », Galerie Lily Robert, Paris, FR

L’histoire

L’œuvre de Julien Beneyton est un démenti de l’idée qu’il y aurait un progrès en art. Notre époque croit s’être détachée de cette idée typique de la modernité, enracinée dans la culture des Lumières, selon laquelle il existerait des seuils irréversibles marquant les étapes du progrès de l’esprit humain. Pourtant l’art contemporain, comme tout régime dominant, a produit ses normes de légitimation et se considère comme arrivé au-delà de ce qui l’a précédé – à savoir, pour aller vite, l’art renaissant, l’académie, la modernité artistique et les avant-gardes. On en serait aujourd’hui a fortiori au-delà du tableau comme fenêtre sur le monde et de ses deux corrélats, la création d’un espace illusionniste et une figuration fidèle aux apparences du monde tel que perçues et comprises par le vulgaire. À moins que cela soit « joué », comme le dit Marcel Duchamp dans un autoportrait de 1959, « with my tongue in my cheek ». L’ironie devrait être la compagne obligée de toute manière classique en matière d’art. Je trouve dans l’art de Julien Beneyton toutes ces composantes, précédemment citées, de l’art pictural tel que la renaissance nous l’a enseigné, ce qui en fait un art classique, au sens strict. Cependant Julien Beneyton n’est pas un artiste anachronique. Il est même tout à fait de son temps en ce qu’il est singulier. Trait contemporain dans un monde artistique où les inscriptions collectives sont très problématiques – de quand date le dernier manifeste artistique proclamé en Europe, énonciation de l’adhésion d’un groupe d’artistes à une idée commune ? Il est aussi singulier dans le monde de l’art contemporain en ceci qu’il y incarne une culture autre. Il se rattache à une histoire longue, ce qui l’inscrit dans une attitude historique privilégiant la continuité, alors que les avant-gardes, à partir de la fin du XIXième siècle, ont privilégié le geste de la rupture. Il incarne aussi une culture socialement autre par son désir d’embrasser dans son art le destin de ses semblables, d’où l’importance accordée au portrait et la forte dimension narrative de ses œuvres ; il s’agit de raconter des histoires d’hommes et de femmes. Cette empathie qui préside à l’art de Julien Beneyton l’éloigne de l’autoréférentialité de l’art contemporain, qui n’est sans doute qu’un effet de la spécialisation des disciplines à l’époque moderne, et le place dans l’héritage de l’art renaissant et de l’art engagé du côté du populaire – fourre-tout historique où je mettrais Brueghel père et fils, Millet, Courbet et Daumier, Toulouse-Lautrec, Beckmann, Siqueiros, Rivera, Kahlo, les réalistes américains des années 1930 et les artistes de la Harlem Renaissance, Duane Huanson, Chéri Samba… Sans doute peut-on synthétiser tout cela en disant que, en tant qu’artiste classique, Julien Beneyton est un humaniste.

La peinture

Il aimerait, dit-il, faire aussi des sculptures, mais, ne sachant pas sculpter, il peint des objets, c’est-à-dire qu’il les recouvre de la représentation picturale d’eux-mêmes, créant ainsi des objets comme tombés du tableau (BAG Life, 2014). J’y vois le signe de son humilité face à l’objet (je dirais, trahissant le titre d’une exposition de Hektor Olbak et Didier Semin, « ce sont les pommes qui sont belles »), ainsi que d’un principe d’économie : inutile de fabriquer des objets déjà existant quand on peut s’en emparer directement. Ces objets peints produisent un effet de court-circuit entre l’objet et sa représentation, me rappelant la fascination éprouvée devant les objets recouverts de peinture ou d’enduit par Bertrand Lavier, une certaine étrangeté du quotidien quand celui-ci est transfiguré sans être sublimé. Selon le point de vue, on peut considérer cela comme un défaut ou une carence, ou bien comme signalant l’intégrité de l’artiste : il ne saurait faire autre chose que peindre car il est entièrement en cette chose-là. C’est sans doute pourquoi je n’ai pas été surpris que Julien Beneyton peigne aussi la tranche de ses tableaux, tant sa passion de peindre est envahissante. Ce détail me paraissait aussi s’accorder avec deux qualités déjà citées : sa modestie et l’éthique d’économie populaire qui l’accompagne (ne rien jeter).
Sa peinture nous apprend que cet art n’est pas seulement affaire d’espace mais de temps, une dimension de la perception toute intérieure. L’art de peindre, du moins tel que Julien Beneyton le pratique, exige une importante durée de réalisation pour des raisons techniques. Mais l’exécution du tableau est précédée de tout un travail de préparation par lequel l’artiste assimile, digère, fait siennes les images qu’il va recomposer dans son tableau. Quelques étapes de ce travail préparatoire : rencontrer la personne dont il s’agit de faire le portrait, la rencontrer encore pour mieux la connaître, la photographier, assembler les images ainsi faites pour composer le tableau à réaliser, esquisser. Le travail du peintre est ici proche de celui d’un écrivain. Julien Beneyton ne cherche pas seulement l’image, mais aussi l’histoire. Cette histoire, il l’assemble dans le tableau au moyen d’un ensemble de signes en condensant spatialement une succession temporelle. Dans Double Y (2015), le parcours du jeune homme est rendu par la superposition des signes de son présent (les bâtiments historiques de la ville de Gand à l’arrière-plan), de son passé (une scène d’une ville d’Afrique subsaharienne contemporaine au second plan) et de son avenir rêvé (les vêtements nord-américains siglés qu’il arbore au premier plan), faisant de ce tableau une image à lire autant qu’à regarder.
Julien Beneyton tient à tout faire lui-même, non par souci romantique d’authenticité, mais parce que ses œuvres s’érigent sur la qualité d’une relation humaine. Ce qui m’a frappé dans les portraits du boxeur Jean-Marc Mormeck. Au premier regard, j’associe ces grandes peintures noires et blanches au réalisme populaire de certaines muraux contemporains. Puis quelque chose émane de ces figures : le boxeur est présent dans chacun de ces portraits et peut-être est-ce par fidélité à celui-ci que l’artiste a opté pour cette manière inhabituelle dans son œuvre. J’ai compris, regardant ces tableaux, que c’est la présence, plus que la ressemblance, qui fait le portrait réussi. Le sujet représenté se reconnaît dans le tableau quand le peintre a su capter chez lui quelque chose qui se trouve au-delà de l’image et que l’image transmet. L’artiste qui sait faire cela est celui qui comprend l’identité profonde de son modèle – ses désirs, ses espérances, ses craintes –, et qui sait imprégner sa peinture de son sentiment d’empathie à l’égard de celui-ci. Le projet L’Œil du tigre, dont ces tableaux sont les premières réalisations, a l’ampleur d’une superproduction cinématographique ou d’une vaste saga romanesque qui, en racontant le retour du champion (Jean-Marc Mormeck fut deux fois champion du monde et ce projet, inspiré du film Rocky, doit relater sa tentative de retour en compétition), ambitionne de rassembler tout le passé et tout l’avenir d’un homme en une série d’œuvres. À l’encontre du mode narratif dérivé de l’instantané photographique, qui repose sur l’ellipse et l’allusion, cette œuvre s’apparente structurellement à une passion (série de quatorze tableaux racontant la passion du Christ et la destinée de l’humanité) ou toute œuvre se mesurant au récit historique. Julien Beneyton veut raconter un drame humain d’amplitude monumentale. Il pourrait en couvrir des murs comme l’ont fait les muralistes mexicains.
Dans les portraits d’amis et de connaissance, ceux des éleveurs de vaches limousines, ceux de Mormeck, ou encore dans les trois portraits de Moïse, Jésus et Mohamed – les trois Enfants du bon dieu –, toujours prime un sentiment particulier, celui que Julien Beneyton a éprouvé à l’égard de ces hommes et ces femmes. De la même façon que chaque tableau est une forme d’hommage aux maîtres, il est aussi à chaque fois un hommage à un individu, souvent anonyme, que l’artiste fait accéder à la dignité du portrait peint. Cette articulation entre la particularité et la célébration, la banalité de toute existence et sa sublimation par l’art pictural, voilà le cœur battant de cette œuvre.

Vincent Simon

 

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