SHANDI BOUSCATIER
REVu N°4
2010

Article written in Revu N°4

« De vivre les choses que j’aurais envie de peindre »

Artiste, Julien Beneyton développe un travail singulier autour d’un univers urbain et pictural. En effet, son discours, sa façon d’être au monde sont celles d’un peintre au même titre que les Flamands, pour ne citer qu’eux. Il est, comme l’a ironiquement formulé Marcel Duchamp, un broyeur de chocolat. Nous le retrouvons, artiste dans son atelier, en train de peindre, enchaîné à ses pinceaux, esclave de ce qu’il vient de créer, dans un acte que la psychanalyse nommerait d’onanique.
Pourtant, tel un pied de nez à ce complexe « la peinture est morte », Julien Beneyton, intuitivement, décale la problématique de l’impossibilité de peindre en assumant entièrement et sans détour la représentation, le réalisme, la narration, le travail d’atelier, et ô sacrilège, la peinture.

Les pigments ont laissé place aux tubes d’acrylique, basic. Pas de snobisme, il travaille avec les outils de son temps, l’huile n’a ici aucune place ! Non pas qu’il s’agit d’un dénie, mais plutôt que la technique n’est pas adaptée à sa manière de peindre, n’est donc pas un bon outil. Déjà, cet acte replace conceptuellement son travail dans une appropriation de la peinture classique. Les maîtres anciens, dont l’artiste s’influence, connaissaient-ils l’acrylique ? Non. Ils utilisaient les matériaux de leur époque. D’autre part, nous l’avons dit, ce média est ajusté à l’œuvre de l’artiste qui travaille en couche, n’est pas dans la pâte picturale, et accélère si besoin est, le temps de séchage. Les couleurs sont souvent crues, franches, sorties du tube. Son support n’est pas la toile mais un coffrage de bois contreplaqué et les tranches latérales sont des éléments à part entière de la composition. Cela renforce l’éloignement avec les peintres modernes qui considéraient cet espace comme virginal et plan. Plus de cadre, la peinture se décolle du mur, se fait objet. Ne serait-il pas hors propos de mettre à ses œuvres un cadre en dorure baroque alors que nous sommes en 2010 ? Tous les éléments techniques et plastiques font sens, constituent une esthétique – et non un style. Au même titre, nous pouvons trouver l’existence d’un rapport analogique entre ses couleurs, son support, son trait, son implacable figuration : la mollesse y est absente. Il se permet la liberté de faire un bond dans le temps, d’éluder les problématiques des modernes pour se concentrer sur la peinture et ce qu’elle a à dire, se la réapproprier en temps que simple moyen. Il est un artiste d’aujourd’hui inscrit dans une manière classique pour dire les choses de notre contemporanéité.

Cette tranche de peinture que nous propose l’artiste, nous la retrouvons physiquement dans l’objet qu’il présente, mais également dans ce qu’il représente, de façon métaphorique. En effet, en face de sa peinture, nous sommes happés dans des tranches de vie, dans une sorte de journal. Un journal qui ne serait ni de l’ordre de l’intime, ni de l’ordre du carnet de voyage, mais un journal pictural, qui passe par la peinture. Et l’artiste de dire : « … je peins ce que je vis, ce que je vois, ce qui me touche, où je passe ». C’est de ses rencontres, de ses déambulations, de ses affections que naissent ses panneaux. Pourtant, nous pouvons observer plusieurs degrés d’investissement de l’œuvre. Parfois ce sont des regards portés sur un lieu, un moment donné où l’artiste a capté quelque chose de l’ordre d’une essence, d’un réel sensible. Une peinture qui pourrait illustrer cette idée : Sénégal, Saint-Louis – Jeunes forgerons. Puis, d’autres fois, le tableau est une véritable épopée, une relation qui s’inscrit dans le temps d’une rencontre, de la réalisation d’un rêve, comme dans ses peintures où l’artiste exécute le portrait de ses rappeurs français favoris : Alias Jonxmoke.
Si le journal est pictural, le langage, le texte, l’écrit, le sens, n’en est pas moins évincé. Dans l’œuvre de Julien Beneyton, nous retrouvons la typographie formant un véritable filet de codes graphiques et plastiques, et qui constitue une symbolique propre à replacer sa peinture dans notre tranche de vie. D’autre part, des textes existent, écrits par l’artiste, courts, efficaces, contextualisants. Les peintures prennent alors un relief particulier : celui du vivant, du réel. Ces gens ont existé, ne sont pas de simples modèles anonymes, des non-lieux, mais bien des individus et des espaces investis par la présence par la présence de l’artiste. La notion du modèle de la peinture ancienne se transforme en sujet. Par exemple, dans la peinture NYC – Crystal & Courtney, les deux personnages ne sont pas des inconnus mais des individus avec lesquels l’artiste a partagé un moment de vie ; d’ailleurs un texte annote cette peinture. Sur cette même idée nous pourrions dire que si chez Carrache, Hercule est un personnage, une fiction, avec pour support un modèle masculin, dans la peinture de Julien Beneyton, nous sommes mis en relation avec des personnes à l’intérieur du tableau, à l’intérieur du moment vécu. Si Hercule incarne les concepts du héros par excellence, de la force, etc…, Crystal et Courtney sont là pour elle-même, en tant qu’être.

A ce propos, notons le rapport particulier qu’entretient le peintre avec la culture de Hip-Hop. Dans cette dernière peinture, Les Sages Poètes de la Rue, l’artiste combine différents stratagèmes pour faire tenir dans sa peinture ce qu’il veut nous raconter. De l’élément biographique et personnel à la recomposition et aux symboles, il joue des codes pour nous faire entrer dans un espace, un morceau choisi. Il s’agit pour l’artiste de retranscrire une atmosphère et non pas de reproduire le réel à la façon hyperréaliste ou photographique, mais plutôt de s’approcher au plus près d’une sensation qu’il a pu ressentir en étant dans ce lieu, en relation avec ses propres mythes. Ici donc, le soleil se couche à l’est, et l’automne a pris possession du tableau pour ses besoins chromatiques. Les corbeaux sont le symbole des charognards de la nouvelle génération de rappeurs qui viennent « becter » dans les poubelles et les restes que les aînés leur ont laissés. Le moineau fait référence aux premiers temps des Sages Poètes de la Rue, où ils n’étaient encore qu’un groupe non reconnu. Et, la cigarette en bas du tableau, c’est la Dunhill de Julien Beneyton, sorte de témoin, d’élément autobiographique mais subtil, rappelant le clin d’œil de l’artiste à lui-même au travers de sa propre peinture, attestant sa présence, son investissement. Notons également que les disques ne sont pas une réalité mais bien un hommage, et que le kebab, lui, est un élément anecdotique, du réel, de ce temps de rencontre. Ainsi tout se mêle et donne lieu à une œuvre complexe, de l’ordre d’une projection onirique, idéale, proche de l’allégorie. D’autre part, notons un autre rapport aux mots : les rappeurs ne sont-ils pas des artistes des mots, de la rime ? Un lien peut encore être fait avec l’écrit concernant les détails des sweat-shirts et autres vêtements où les inscriptions viennent donner d’autres indications sur l’identité du sujet en une autoréférence.

Cette question du sujet de la peinture soulève la notion de l’autorité de l’œuvre et de l’auteur. Non seulement, la plus part des titres sont choisis avec les personnes directement liées à la peinture, mais plus que cela, l’artiste demande aux rappeurs qu’il rencontre et dont il fait le portrait, de signer le tableau, une fois celui-ci terminé. A les fois hommage et dédicace, cet acte symbolique porte l’œuvre et son auteur vers d’autres interrogations. L’artiste signe sa peinture de façon discrète sur la surface peinte mais également au dos ; ceci appose son autorité. Cependant, une autre signature s’ajoute à celle du peintre : la signature des rappeurs qui alors déstabilise cette autorité. Ils sont les coréalisateurs de l’œuvre plastique et l’identité même des artistes se trouble : l’un prend un peu du rappeur, l’autre du plasticien. C’est un acte étrange que de demander au sujet de son propre travail que d’y mettre un autographe. Sorte de tautologie qui nous ramène à tous ces rapports de sens que nous pouvons faire dans le travail de Julien Beneyton. C’est un rêve de « gosse » qui se réalise par cette opération : l’artiste qui ne rappe pas mais admire, reçoit l’aval et rend hommage à ceux qu’il écoute ; eux-mêmes prennent alors part à la création de l’artiste.

Shandi Bouscatier

< Back