RICHARD LEYDIER
“Frères humains /Brother humans”
2006

Text written for the solo show catalogue edited in 2006, Galerie Alain Le Gaillard, Paris, FR

Frères humains

Vous interrogez-vous parfois sur les vertus soi-disant révolutionnaires de l’art contemporain ? Croyez-vous dur comme fer en leur efficacité subversive ou feignez-vous en ce domaine une salvatrice naïveté ?
Voici ce que j’en pense : de nos jours, la préférence pour une dimension critique de l’œuvre d’art constitue l’ultime tentative pour raccorder notre époque, somme toute aseptisée et anémiée, à l’esprit tumultueux des premières avant-gardes. L’engagement politique chez les artistes était alors une position relativement inédite, comportant une certaine dose de risque, comme celui de l’emprisonnement. De nos jours, cet engagement serait plutôt un lieu commun du discours sur l’art, professé par des créateurs subventionnés qui, par comparaison avec leurs illustres prédécesseurs, ne risquent plus grand-chose. Aujourd’hui, l’apologie d’une dimension subversive et de gauche, au sein d’un marché de l’art qui n’a jamais été aussi capitaliste, n’a plus grand sens et relève la plupart du temps du simple argument de vente. D’un côté, des artistes qui vivent mal leur statut d’inutilité ; et de l’autre, des collectionneurs qui culpabilisent (ne serait-ce qu’inconsciemment) en raison de leur aisance financière… Peu avant l’an Mil, des personnages fortunés, craignant le cataclysme annoncé par la fin du millénaire, rémunérèrent grassement quelques prélats peu scrupuleux assurant que leur âme, grâce à cette générosité de dernière minute, monterait bien au Paradis : on appela ce phénomène le « trafic d’indulgences ». Il y a bien quelque chose du trafic d’indulgences et de la soif de rédemption dans cette obsession que le monde artistique nourrit pour le contenu subversif de l’œuvre d’art.
J’en suis bien désolé, mais la « réalité » économique du monde de l’art ne cadre pas avec les revendications affichées haut et fort par nombre d’artistes. L’art dit « socialement critique », dans sa grande majorité, n’est ni plus ni moins qu’un formidable jeu de dupes, d’une redoutable hypocrisie. Ce n’est pas nouveau, le jeu de la subversion artistique est faussé ; et le milieu de l’art, quand bien même il prétendrait compatir à quantité de problèmes socio-politiques lointains, ne connaît en général pas grand-chose du monde extérieur, à commencer par celui qui s’étale en bas de chez lui.

Cela ne viendrait sûrement pas à l’idée de Julien Beneyton de se présenter comme un artiste « critique et engagé ». Cela l’agacerait sans doute si quelqu’un décidait de le labelliser ainsi. Pourtant, en raison des sujets qu’il a choisi de représenter, il pourrait tout à fait revendiquer ce statut très à la mode. Il ne le fait pas, sans doute par pudeur.
Beneyton peint, entre autres, ceux que les sociétés des pays dits développés (à Paris, New York, Varsovie…) ne veulent pas voir ou tolèrent tout juste : clochards, SDF, jeunes beurs et blacks, rappers dont le jeune Julien écoute la musique en permanence… Mais là où les subversifs d’aujourd’hui prétendent défendre des catégories sociales (abstraites par nature), lui choisit de peindre des individus. Beneyton répond aux clichés éculés de l’art critique par une entreprise de ré-humanisation, en restituant à des visages un nom et une histoire personnelle. Ses tableaux sont en effet des portraits qui résultent avant tout d’une rencontre, d’une discussion avec le modèle, puis d’une séance de pose photographique si ce dernier a donné son aval. Les multiples prises de vue tiennent lieu d’esquisses pour la peinture, l’artiste y multipliant les détails qui seront autant d’indices sur la personnalité du sujet.
Il y a par exemple J-roc, jeune black new-yorkais qui a déjà à son actif deux séjours au pénitencier pour trafic de drogue. Il risque la perpétuité s’il plonge une troisième fois. Alors il tente de s’en sortir en faisant du rap. Le jeune homme pose devant le Queensbridge. Sa mine est sombre et mélancolique, la main est crispée sur le téléphone portable. Autour de lui, tout paraît menaçant, les eaux noires du fleuve, les arbres décharnés à la Caspar David Friedrich ; même les immeubles semblent en sursis, fragiles et sur le point de s’effondrer.
On croise également Joanna, jeune femme du Bronx rencontrée au centre d’art PS1 de New York, où elle surveille les salles d’exposition. Ses grands yeux verts et le tatouage dans le cou trahissent une puissance et une rage de vivre inextinguibles. Quant à Tiger, le dingue croisé dans une rue new-yorkaise, son visage grimaçant et son regard roulant en tous sens disent bien que son esprit est parti depuis longtemps explorer d’autres contrées.
Et puis il y a aussi toutes les œuvres que Beneyton a consacrées à ceux dont on n’est pas bien sûr qu’ils appartiennent encore au monde des vivants : les clochards… Il y a quelques années, il avait peint Josiane, vieille femme très mal en point vivant sur le trottoir près du carrefour de l’Odéon. Dans une nouvelle série, l’artiste ne conserve des prises de vue que les corps allongés et quelques accessoires indispensables (bouteilles, chaussures…), le tout isolé sur un fond blanc. Le contraste entre la surface immaculée et l’état pitoyable des sujets accentue encore l’effet de gouffre incommensurable, de solitude, sans espoir de retour.

Cependant, qu’on ne se méprenne pas : à aucun moment Julien Beneyton ne donne dans le misérabilisme ou la complaisance. Encore une fois, il s’agit de ne surtout pas adopter la posture du justicier ou du preux chevalier blanc : « Dans ma peinture, il est question de montrer et non de juger les gens. » L’approche des modèles est délicate, respectueuse, mais l’artiste tient à sa position de retrait et de neutralité. Il n’est pas naïf et ne pratique pas l’angélisme. Il sait parfaitement que certains de ses sujets ne sont pas des modèles d’honnêteté.
Toutefois, on devine une certaine tendresse dans la manière dont il évoque ces moments de rencontre. Les modèles sont choisis parce qu’il a été touché par eux, et tout simplement parce qu’ils existent. Ce ne sont que des humains, avec un vécu plus ou moins chaotique, plus ou moins intéressant, juste des vies. Julien Beneyton fait partie de ces artistes qui ont choisi de peindre le monde non pas tel qu’il devrait être, mais tel qu’il est, de manière crue, sans fard, et sans morale. C’est pourquoi il y a du Callot, du Goya, du Dix dans sa démarche. Du côté de la poésie, on pense à un François Villon qui, s’il avait vécu aujourd’hui, aurait sans doute fait du rap.
L’art de Julien Beneyton nous rappelle ce que cela signifie d’être un humain. En ce sens, sa peinture, pour paraphraser Alberti, est une fenêtre ouverte sur le monde… réel, un monde peuplé d’inconnus, très différent de l’univers relativement protégé de la famille, du cercle de connaissances ou du milieu professionnel. Un monde plus risqué, où personne ne peut choisir qui il va croiser au détour d’une rue. C’est une chose qui semble très simple mais, rappelons-le, à l’heure où l’art oscille entre ces deux extrêmes que sont le glamour écervelé et la compassion distanciée, c’est déjà beaucoup. Au risque d’embarrasser l’artiste, on pourrait affirmer qu’il s’agit-là d’une authentique (celle-là) position critique. Car la véritable subversion ne se présente jamais de manière littérale. Comme son étymologie l’indique, elle est souterraine. Elle évite le tapage, ne s’autoproclame pas, la discrétion, l’air de rien, étant le gage de son efficacité.

Richard Leydier

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