PHILIPPE PIGUET
« La vie qui va avec »
2015

Texte du catalogue de l’exposition « La vie qui va avec », Chapelle de la Visitation, Thonon les-Bains, FR

Quatrième et dernière de la saison 2014-2015, l’exposition que consacre ce printemps la Chapelle de la Visitation à Julien Beneyton s’inscrit dans le cadre de la programmation qui en a été définie autour de la « Question de modèle ».

Cette exposition est l’occasion de présenter le travail d’un artiste qui est apparu sur la scène artistique au début des années 2000. L’art de Beneyton procède d’une pratique essentiellement picturale, adossée au réel, dans une forme figurée réaliste, voire précisionniste. Il s’applique à rendre compte objectivement d’un instant le plus souvent vécu, sinon d’une situation éprouvée que l’artiste orchestre en un arrangement qu’il veut fidèle à la réalité sans en être pour autant la réplique.

Celui-ci pose fièrement devant l’enseigne de sa boutique, celui-là affiche avec ostentation les photographies de ses souvenirs militaires. Chapeau fleuri, barbe de prophète, les yeux plissés, le sourire amical, cet autre arbore une pancarte accrochée autour du cou sur laquelle on peut lire : « JEZUS TICKET NAAR DE HEMEL » (« Jésus est un ticket pour le paradis »). Ceux-ci qui restent anonymes dévoilent le secret de leurs tatouages sur une partie de leur corps ; enfin ceux-là posent sur le lieu de leur travail, un paysage de hauts-fourneaux à l’arrêt sur fond de ciel chargé qui en dit long de leur lutte et de leur inquiétude face à leur avenir. L’art de Julien Beneyton est requis par l’humain et par le social. Originaire d’Echirolles, près de Grenoble – là-même où a œuvré jadis le groupe d’artistes réunis sous le label de « Coopérative des Malassis » -, l’artiste constitue depuis une dizaine d’années une œuvre peinte, dessinée et sculptée qui s’impose au regard tant par la force de son contenu que le soin de son exécution plastique.

Intitulée « la vie qui va avec » – expression populaire et titre emprunté à une chanson du rappeur Sefyu -, l’exposition de Julien Beneyton à la Chapelle de la Visitation réunit un ensemble d’œuvres qui souligne d’emblée le rapport de proximité qu’entretient l’artiste au monde, le sien propre tout comme celui dans lequel il vit. Sa démarche décline toute une iconographie de figures très diverses – familières, amicales ou anonymes – qu’il s’applique à représenter dans le contexte d’une mise en scène précise participant à la production du sens. Elle ne relève en aucune manière de la simple et plate reproduction du réel, loin de là bien au contraire. C’est d’ailleurs là le signe qu’il s’agit bien d’œuvres à part entière, d’artefacts créés de toutes pièces au bénéfice de la peinture. Au travail, Beneyton opère à la façon d’un réalisateur qui compose tel ou tel plan de son film en prenant soin d’y rassembler tout un lot de données et de critères qui concourent à faire passer au plus juste ce qu’il souhaite exprimer. A considérer par exemple son tableau intitulé L’Acier lorrain, que le peintre a réalisé en 2013, l’idée lui est venue notamment de l’écoute à la radio des ouvriers de Florange. Sensible à cette actualité, il a décidé un beau jour d’aller se rendre sur place et de chercher à les rencontrer pour faire une peinture sans savoir exactement ce qui sera possible.

Mu tout d’abord par une sorte de nécessité intérieure et mentale avant toute intention manifeste, Julien Beneyton aime se saisir de situations qui le conduisent à mettre en jeu l’adéquation la plus étroite entre l’humain, son caractère, ses conditions de vie et son environnement. Dans cette qualité majeure d’être, au sens le plus noble de l’expression, un « artiste témoin de son temps » et avec le souci d’appréhender son sujet et ses modèles à l’ordre d’une mesure universelle. Ainsi les personnages qu’il brosse de Cherr, le bijoutier (2009), d’Ali, combattant de la 3ème DIA (2013), de ses copains de jeunesse dans le tableau The B.A.G. (2012), voire de ces passants qu’ils représentent dans Oujda (2013) s’offrent à voir non seulement comme des figures individualisées, appréhendées plus ou moins selon la connaissance qu’il en a, mais comme les héros d’un temps figé dans l’histoire. Sa série Remember that de 2011 en est un autre témoignage pour ce qu’elle relève tout à la fois d’une pratique – le tatouage – et de cette façon qu’ont certains de vouloir inscrire jusque dans leur chair des images, des symboles ou des signes qui les identifient.

Au monde matériel, l’attention de Julien Beneyton n’est pas moindre. Il sait trop bien comment l’individu se reflète dans son univers objectal, voire s’y projette au point d’en être confondu. Tout un chacun que nous sommes s’approprie volontiers un objet qui finit par nous déterminer, qu’on le possède réellement ou qu’on en rêve : un type de montre, une voiture fétiche, un CD qu’on écoute indéfiniment en boucle, un jeu vidéo dont on est accro, un livre dans lequel on se perd, etc. De cette propension au fétichisme, le peintre a exécuté toute une série d’œuvres sur papier intitulée Wish List (2013), en noir et blanc, dont l’obsession des détails joue en métaphore de celle de l’objet culte représenté. Dès lors qu’il passe à la troisième dimension, comme dans cette œuvre cinglante d’un SDF couché au sol sous couverture et cartons – 50 Cents (2010) -, ce soin extrême compose chez Beneyton avec le principe d’illusion. Le regard est confronté à l’idée de leurre et la frontière entre fiction et réalité est prête à s’écrouler. Mais si le réel y est convoqué, il reste à jamais suggéré. L’art de Julien Beneyton procède fondamentalement et exclusivement de l’idée d’évocation.

A la source, l’artiste puise dans tout un réservoir de photographies qu’il réalise au fil du temps, de ses voyages et de ses rencontres. Ce sont tantôt des images saisies sur le vif sans préalable particulier, tantôt des scènes recherchées ou posées spécifiquement destinées à la réalisation du travail. Dans tous les cas, Beneyton multiplie les prises de vue de sorte à disposer d’une documentation la plus fournie possible. L’ordinateur lui sert alors à sélectionner les motifs qui l’intéressent et les remixer en une composition du tableau ou de la sculpture à venir. Il y va ainsi d’une approche tour à tour culturelle, psychologique, sociologique et sociétale d’une vie au quotidien, celle de « la vie qui va avec » pour reprendre une fois encore le titre de l’exposition. Celle de la vie d’un artiste, passionné de musique hip hop, toujours à l’écoute de l’autre, attentif aux humeurs et aux rumeurs du monde qui l’environne. Celle de la vie d’un artiste dont la démarche s’apparente à l’idée d’engagement, au sens citoyen du terme, dans cette qualité où Picasso revendiquait jadis le fait que tout artiste digne de ce nom est « avant tout un être politique, constamment en éveil devant les déchirants, ardents ou doux événements du monde, se façonnant de toute pièce à son image. »

Dans le contexte de la région Rhône-Alpes, que l’exposition de Julien Beneyton à Thonon-les-Bains ait été l’occasion d’entraîner le musée Géo-Charles d’Echirolles et la Fondation Claudine et Jean-Marc Salomon d’Annecy à inviter l’artiste à montrer d’autres facettes de son travail permet au visiteur de se faire une idée de l’étendue de son œuvre et d’en appréhender toute la richesse. Elle est surtout une façon de souligner la vivacité et le caractère prospectif du mode de la peinture en des temps où, après s’en être détourné, le regard s’y reporte à nouveau parce qu’il sait y puiser les germes d’une création incarnée, nécessaire à l’entretien d’une pensée humaniste.

Philippe Piguet,

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