PHILIPPE DAGEN
“ Julien Beneyton peint la rue et la banlieue ”
2007

Article written in “Le Monde, 07/01/2007” for the solo show 2006, Galerie Alain Le Gaillard, Paris, FR

Julien Beneyton peint la rue et la banlieue

A quoi peut servir la peinture au temps de la télévision ou même de la photographie ? A contraindre l’œil à prendre du temps, à s’attarder sur les êtres et les choses, à ne plus se contenter de reconnaître au passage les stéréotypes communs. Julien Beneyton – 29 ans, ancien élève des Beaux-Arts de Paris – peint la rue, la banlieue et ceux qui y habitent : le marchand de journaux, les SDF sous le pont, les jeunes costumés en basketteurs et en rappeurs, leurs mères africaines dans leurs grandes robes, les revendeurs du métro.
On découvre ce travail dans deux galeries parisiennes. Ce sont soit des portraits en buste, soit ce qui s’appelait autrefois des scènes de genre : des personnages en situation dans des espaces saturés de signes et d’objets, dont la présence et la nature fondent le réalisme de la description. Le travail commence par la promenade, à Paris ou New-York, et continue par des rencontres et des conversations, moyen de convaincre celles et ceux que Beneyton veut faire entrer dans ses oeuvres et de le laisser les observer.
L’oeil boulimique et minutieux, le peintre note tout avec la même précision neutre et la même efficacité : les titres et les photos des journaux, les affiches se recouvrant sur les murs, les détails des vêtements et des architectures. Il dévisage inconnus et amis, qui le dévisagent eux aussi, surpris sans doute de l’irruption d’un peintre dans ce monde où on le croirait déplacé.

Des histoires, des humeurs

Cette relation faite de silences, de surprises et d’interrogations fait échapper les modèles aux lieux communs (le Bronx barbare, le 93 des « sauvageons »), rend à chacun sa singularité et sa densité. Ils ne jouent plus un rôle, ne sont plus les exemples « typiques » d’un « milieu » ou d’une « classe dangereuse », mais des individus, chacun avec son histoire et son humeur.
C’est ainsi, parce qu’elle évite autant l’exotisme pittoresque que les simplifications pseudosociologiques, que la peinture de Beneyton peut être tenue pour politique : elle désarme les habitudes de regard, et donc celles de la pensée.

Philippe Dagen

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