FABRICE MASANES-RODE
La vie à la campagne : les peintures de Courbet et de Julien Beneyton
2016
Article paru dans le « Bulletin de l’Institut Gustave Courbet » en janvier 2017 ( N°118), Ornans, FR

Tout le monde semble d’accord aujourd’hui pour souligner l’importance de Courbet au sein du courant réaliste. Du vivant de l’artiste on compte déjà quelques proches qui forment un petit cénacle. Mais son influence est plus visible encore sur la génération de peintres impressionnistes et postimpressionnistes de la fin de siècle. Et puis le Réalisme ne disparaît pas avec le XIXème siècle, ni la leçon de Courbet… Évaluer l’héritage artistique du peintre, jusqu’à la période contemporaine n’est toutefois pas l’objet de ses quelques lignes, seulement la recherche d’un héritier, choisi dans les rangs des artistes vivants. Nous poursuivons ainsi le travail mené dans le dernier bulletin no.117 de l’Institut Courbet consacré à la postérité artistique du peintre d’Ornans. La démarche est peut-être trop ambitieuse, certainement très hasardeuse et plutôt subjective. Afin de rester crédible et en même temps de faciliter notre recherche, il nous faut un élément déterminant dans le choix de notre « champion ». Pour faire court, trouver un artiste qui reformule et interprète le style et/ou les sujets du maître d’Ornans.

Une exposition récente à l’Espace Vézère d’Uzerche nous a permis d’affiner nos critères un peu généraux et surtout de dénicher un héritier dans un endroit inattendu. Elle présentait une série du peintre Julien Beneyton sur les éleveurs bovins de Corrèze. Avec le titre amusant Six pieds sur terre, ce projet raconte l’histoire d’une rencontre entre l’artiste parisien et le monde de l’élevage limousin. Il est constitué d’un ensemble de peintures acryliques, de différents formats et supports, sur toile, sur papier, le plus souvent sur panneau, que complètent cinq dessins à l’encre noire et mine de plomb sur papier. Cette dernière série, encre et crayon, montre le retour des vaches à la ferme. Dans un paysage inachevé, le motif est centré sur une page blanche pour renforcer l’effet de profondeur. Une autre série d’acryliques sur bois de l’exposition Six pieds sur terre décrit le cadre de vie des éleveurs. Ce sont des portraits en situation que Julien Beneyton a pu réaliser après un long travail d’immersion, en accompagnant un vétérinaire lors de ses visites dans les exploitations. Les peintures sont ensuite conçues dans l’atelier parisien à partir des nombreuses photographies prises sur place. L’artiste pioche librement dans cette mosaïque d’informations et de souvenirs pour recréer une scène à sa mesure. L’exposition présentait également quatre dernières peintures réalisées dans des formats très différents. D’abord cette œuvre intitulée Jean-Pierre Barret : le vétérinaire d’Uzerche qui a servi de guide au peintre. Julien Beneyton raconte dans le catalogue de l’exposition qu’il accompagnait Jean-Pierre lors de ses tournées pour sentir et approcher la vie à la ferme. Il voulait se familiariser avec ce nouveau cadre de vie en rencontrant les fermiers du Limousin. Dans son portrait le vétérinaire est assis sur le capot d’une Citroën C4, garée en bord de route. Il y a un détail surprenant, qui rompt avec la simplicité apparente de l’image : Jean-Pierre a conservé ses gants de travail alors que l’accessoire paraît presque incongru dans la situation présente. Dans un autre panneau de petites dimensions (25 x 20 cm), qui sert d’affiche à l’exposition et qui lui donne son nom, on distingue juste le pantalon troué et les bottes d’un exploitant au premier plan. Le reste du corps n’est pas représenté. Un seau de céréales et deux vaches encadrent les jambes du fermier au second plan. En tronquant ainsi l’image, la part belle revient à ces quelques éléments et suggère sans détour la réalité de ce métier de terre, de champ et de labeur. Enfin, il reste deux grandes œuvres décrivant des moments banals. La première est un format de 153 x 175 cm. Elle s’intitule Les Bourbouloux et Festival : bête à concours et champion de race autour duquel se tiennent trois générations de la famille Bourbouloux. La seconde est encore plus imposante, avec le titre Limousine et un format de 220×485 cm, c’est la plus grande, la seule acrylique de Julien Beneyton en noir et blanc. Elle décrit la cour d’un corps de ferme avec une vache au centre et l’éleveur. En évoquant cette toile monumentale accrochée à même le mur, le peintre revient sur sa démarche :

« L’origine de ce tableau est inspirée par une fascination pour cette architecture ainsi que par les nombreux objets accumulés au fur et à mesure des années. Chaque outil et matériau raconte une histoire et semble avoir une utilité passée, présente ou future. La scène centrale, plus imaginée que scrupuleusement réelle, […] a été réalisée en juillet 2015 à la résidence d’artistes de Chamalot près d’Egletons. Accomplir cette pièce en un mois fut un combat contre la montre. Au départ, je m’étais mis comme défi de la peindre avec une grande liberté de geste… Malgré le format monumental, le besoin de précision est devenu nécessaire et les détails ont repris le dessus. »

Il ne fait aucun doute que l’exposition Six pieds sur terre est conçue comme un hommage aux éleveurs bovins du Limousin. Dès lors, la question d’éventuels liens entre l’œuvre de Courbet et celle de Julien Beneyton semble justifiée. Le travail d’immersion mené par Julien Beneyton dans les paysages naturels du Limousin rappelle à certains égards, Courbet, qui avait fait de son attachement aux modèles et aux paysages de Franche-Comté une marque de fabrique. L’idée de voyage et de découverte à la rencontre de la campagne et de ses principaux acteurs évoque donc le peintre d’Ornans. Les tableaux L’Enterrement, Les Paysans de Flagey ou La Rencontre en témoignent. Si la comparaison fonctionne pour le choix des sujets, en ce qui concerne le style tout paraît plus délicat. Le travail de Julien Beneyton indique de la part de l’artiste une attention scrupuleuse aux fragments, aux accessoires et souligne son goût pour la reconstitution en atelier. Le soin qu’il porte aux multiples détails de ses œuvres est essentiel à leur compréhension. Cela explique la genèse du tableau et détermine sa réception par le spectateur, nous allons y revenir. Ainsi, si l’on compare Les Paysans de Flagey (ou Le Retour de la foire) de 1850 avec Les Bourbouloux et Festival, de 2015, la famille en compagnie de son taureau de 1250 kg, le premier élément qui attire l’attention est la précision de l’œuvre de Julien Beneyton. Dans la grande fresque rurale de Courbet : couleurs sombres, couteaux à palettes et pâte épaisse expriment les sentiments de l’auteur. Autour du père de l’artiste la famille revient de la foire. Le peintre observe le passage du cortège familial. Dans le tableau de Julien Beneyton : minutie du trait et pinceau fin pour déployer toute la patience et l’entreprise du peintre. Autour d’un taureau placide, un chien prend la tangente et chaque membre de la famille la pose. Cent soixante-quinze ans séparent ces deux images du monde rural. Toutefois chacune évoque une ambiance particulière. Ces deux témoignages sont admirables de franchise et de simplicité. Les Paysans de Flagey et Les Bourbouloux décrivent une époque révolue ou un moment tout juste passé, entre histoire intime et histoire sociale.

Hormis les sujets campagnards et l’ambiance décrite franche et directe, le dialogue entre les deux artistes se poursuit sur un dernier point. Lorsque les grands formats du monde paysan de Courbet se retrouvent sur les cimaises du Salon de 1850 à Paris, le monde de l’art traverse une petite zone de turbulences. La stratégie de conquête énoncée par Courbet fonctionne, sa correspondance en donne un aperçu. Aux vues des critiques et des caricatures, cette stratégie semble parfois même échapper à son auteur. Difficile d’évaluer aujourd’hui avec certitude la part de provocation et de scandale totalement maitrisée par Courbet afin d’attirer l’attention de ses contemporains. Incontestablement, L’Enterrement représente un choc visuel parce qu’il ne respecte pas les conventions de la peinture d’histoire, mais aussi parce qu’il montre des choses simples avec sincérité. Personne n’était préparé à cela. Devant les œuvres de Julien Beneyton, le choc visuel est aussi un élément de lecture très personnel des images qu’il ne faut pas négliger. Ce qui focalisa toute l’attention avec L’Enterrement ou d’autres œuvres de Courbet, c’est d’abord le format utilisé pour une scène de genre et le traitement stylistique « moderne » de cette large frise. Dans l’exposition ou la série Six Pieds sur terre, ce qui provoque la surprise ou suscite l’étonnement sont les personnages présentés si franchement, avec autant de détails. L’époque, les conventions qui régissent le goût, et le savoir faire ne sont plus les mêmes. On ne sera pas choqué de voir ces éleveurs du Limousin sur un tableau de grandes dimensions, mais surpris par la technique du détail de Julien Beneyton évoquée précédemment.

À un moment où la variété des offres dans le domaine artistique est considérable et pas toujours très lisible, les peintures de Julien Beneyton paraissent étrangères à toute forme de sophistication, si répandue dans l’art contemporain. Dans ce contexte, la simplicité de la série sur le Limousin est une réelle surprise, car rien ici ne semble s’interposer entre le spectateur et le tableau, aucun élément extérieur ne gêne la réception de l’œuvre ou ne vient perturber le jugement artistique. La peinture de Julien Beneyton n’est qu’une affaire de peinture, le dialogue du style et du sujet dans l’esprit des portraits de Christian Schad et de la Nouvelle objectivité allemande des années 20. Les sujets rustiques traités de façon directe, avec tant d’attention, tellement précis, où le peintre semble si proche de ses modèles, ménagent l’effet de surprise. Les peintures de Julien Beneyton sont très étudiées et soigneusement élaborées, avec en point de mire les peintres de la Renaissance nordique. Sa série sur les éleveurs de Corrèze impose un retour simple et authentique à la nature et à son spectacle, tout comme chez Courbet, dans un esprit rousseauiste. Concluons donc par cette citation de Jean Starobinski à propos des Rêveries du Promeneur solitaire de Rousseau : « Auprès des végétaux qui attestent la pureté de la nature […] ; tout se passe comme si l’innocence végétale avait le pouvoir magique d’innocenter le contemplateur ».

Fabrice Masanes-Rode

< Back