ANTOINE RÉGUILLON
L’élevage à la trace

2016
Texte du catalogue de l’exposition « Six pieds sur terre », Espace Vézère, Uzerche, FR

« J’avais pour les étables un goût plus irrésistible que jamais courtisan pour les antichambres royales ou impériales. Vous ne sauriez vous douter du plaisir que j’éprouvais de me sentir lécher la tête par quelque excellente vache que l’on était en train de traire ».

Le projet artistique mené par Julien Beneyton s’est fondé sur une intention précise : il s’agissait, pour l’artiste, de représenter une réalité de l’élevage en Limousin. Un reportage télévisé sur le Salon international de l’agriculture présentant un éleveur du Limousin et ses taureaux de concours a fasciné Julien Beneyton au point de l’inciter à s’engager dans cette investigation. Dans un premier temps, il s’est rapproché de l’association Chamalot, résidences d’artistes, en Corrèze, connue pour son engagement envers la peinture contemporaine et située au coeur d’un territoire d’élevage. Fort de ce soutien, Julien Beneyton a alors entrepris d’entrer en contact avec le milieu de l’élevage et certains de ses acteurs.

Lors de sa première visite en Limousin, j’ai pu accompagner Julien dans ses démarches initiales et lui proposer un parcours à travers la région. Ce déplacement nous a conduit au Pôle de Lanaud près de Limoges, lieu de promotion des professionnels de l’élevage en limousin. Une évidence s’est alors imposée face à la complexité du sujet : pour que le projet se réalise, il s’agissait de prendre le temps de la découverte, sans se situer d’emblée dans une approche trop précise et programmatique.
Dès cette première étape, j’ai pu présenter Julien à Jean-Pierre Barret, vétérinaire installé à Uzerche et grand connaisseur de l’élevage. Lors de cette première rencontre, Jean-Pierre s’est tout de suite révélé être l’interlocuteur idéal, tant pour son intérêt personnel pour le projet que pour sa disponibilité et sa connaissance parfaite du terrain. « C’est auprès de ce dernier que j’ai réalisé l’ampleur que pouvait prendre mon projet en fonction de ses nombreux contacts sur le terrain ». De surcroit et sans que l’on puisse le prévoir, une relation de complicité s’est instaurée entre l’artiste et le vétérinaire qui ont perçu, à travers leurs échanges, la possibilité d’une aventure commune. Cette rencontre a ouvert de nombreuses perspectives : les échanges pouvant s’effectuer lors des déplacements de Jean Pierre dans les fermes et dans la campagne d’Uzerche qu’il connait comme sa poche.

Dans l’une des peintures, Jean-Pierre est représenté au milieu du paysage corrézien, assis sur le capot de sa voiture garée en bord de route : les portes ouvertes du véhicule, l’attitude décontractée de sa pose et l’expression bienveillante de son visage révèlent un personnage apte à l’intercession, à la médiation. Les gants de vétérinaire, détail sans doute incongru dans cette scène, identifient parfaitement sa fonction, en même temps qu’ils témoignent de sa disponibilité pour son métier, le montrant « prêt à agir ».
Au fur et à mesure des déplacements dans les fermes, « accroché au siège passager de sa Citroën C4 », une réalité à plusieurs facettes s’est très vite dévoilée pour Julien qui a pu appréhender différentes situations humaines et sociales. Ces réalités diverses qui coexistent et se répondent, ouvrent le projet artistique à la diversité. En effet, la question de l’élevage, comme nous le rappelle souvent l’actualité, est un sujet à multiples facettes, en évolution et parfois en crise, qui ne peut se traiter de manière unilatérale. Comment, dès lors, en tant qu’artiste, approcher ces réalités multiples ? Comment les montrer par les moyens de la peinture ?

Evoquer ces conditions de réalisation permet d’insister sur l’importance du temps d’immersion qu’une telle démarche artistique implique. Le projet, loin de se limiter à la réalisation d’une série de représentations picturales, s’apparente alors davantage à une intervention artistique de longue durée. Cette intervention repose sur une observation subjective et opère en plusieurs phases qui se superposent. Elle s’inscrit ainsi dans une temporalité hétérogène, traversée par plusieurs moments : celui des visites et des rencontres, celui de la recherche et de la réflexion, celui du travail et de la mise en forme dans l’atelier. A ces trois temps s’ajoute celui de l’exposition qui a eu lieu en cours ou à la fin du projet, qui le constitue et le prolonge.

Pendant cette recherche, les intentions de l’artiste évoluent, s’adaptent et se transforment, avant d’aboutir à des choix plus précis et de se concrétiser en dessins ou en tableaux. Le résultat découle d’un processus long et progressif, marqué par une série de décisions : « Ce projet n’est pas figé car il est tributaire des possibilités du vécu de cette expérience et des choix faits avec mon sujet. Je ne souhaite pas arrêter mes idées afin de préserver un potentiel de recherches et de pouvoir affiner ou modifier les pistes au fur et à mesure du processus de création ». Cette capacité d’évolution est une des composantes de la recherche artistique et se traduit par la diversité des productions proposées.

Comme en écho à ces différents temps constitutifs du travail artistique, l’une des réussites du projet est de rendre sensible les diverses temporalités qui structurent et identifient l’activité de l’élevage dans son quotidien comme dans son histoire. Ainsi, plusieurs temps coexistent et se répondent dans les dessins et les tableaux.

Dans la série Ven Ven, un moment de vie se révèle à travers un geste et un déplacement, celui du troupeau : l’éleveur Roger Barret, ramène ses vaches d’un pré à l’autre. La série qui se présente comme « la chronologie d’un moment banal » est traité par le dessin, en noir et blanc. Le trait est minutieux et précis presque en contradiction avec le caractère elliptique de la série, traitée comme une séquence cinématographique ouverte et sans enjeu narratif. Cette succession d’instants témoigne de la simplicité de ce moment de travail dans les champs. Elle nous parle d’un temps court, quotidien et renouvelé.
Une temporalité tout autre définit le grand tableau Les Bourbouloux et Festival qui représente une famille d’éleveurs entourant le taureau qui fait leur fierté. Cette composition propose la vision d’une histoire familiale, évoquée par la réunion dans la même scène de trois générations d’éleveurs. Les gestes, les mouvements des personnages et des animaux semblent arrêtés, renforçant cette idée d’une histoire commune qui relie les individus entre eux et au paysage. Le sujet du tableau est celui de la transmission d’un métier et d’un savoir-faire : celui des éleveurs de reproducteurs dont le taureau Festival représente la quintessence et l’aboutissement.

A ces deux temporalités, l’instant et la continuité, s’en ajoutent d’autres plus ambigües ou « intermédiaires » qui se révèlent notamment dans la série des portraits d’éleveurs. Au premier regard, ils s’apparentent à des instantanés photographiques. En réalité, ces portraits en situation sont composés à partir d’une documentation photographique conséquente qui est « remixée » et réagencée dans l’atelier. L’ambiguïté temporelle, ainsi qu’une certaine artificialité de la représentation, sont amplifiées par ses effets d’insertion et de « collage ». Le positionnement singulier des personnages, des objets ou de certains éléments du paysage, compose des scènes très construites et structurées. Le temps long du travail dans l’atelier a permis de traiter ces matériaux photographiques récoltés, d’établir ces cadrages, de préciser le choix de tel ou tel détail. Le style de Julien Beneyton s’ancre dans ce mode opératoire rigoureux, fait de patience et développé selon un protocole précis. Chaque étape se réalise jour après jour, en corrélation avec la technique picturale qui autorise cette mise en place progressive des paysages et des figures. Au cours de cette élaboration, le peintre a pu entrer en empathie avec son sujet : l’élevage est aussi le lieu dans lequel se révèlent l’importance et la maîtrise des petits gestes du quotidien, savamment reproduits.

Dans le projet Six pieds sur terre, La diversité des formats et des approches techniques ouvrent sur une pluralité du sens. Ces représentations diverses, globales ou plus fragmentées, laisse le projet en suspend, presque en attente d’un prolongement puisque l’ensemble ne se referme pas sur lui même comme une totalité. Par cette ouverture, c’est la hiérarchie même des réalisations qui est remise en question. Les petits tableaux ont la même importance que les grands formats, les dessins s’imposent avec autant de force que les peintures.

La démarche artistique de Julien Beneyton qui s’appuie de plus en plus sur des projets d’ampleur, développés sur des longues durées, redonne toute son importance au sujet dans la peinture et prouve que ce médium peut s’envisager sur un mode processuel, intégrant l’évolution, le mouvement et la continuité. Ce projet « Six pieds sur terre » a ainsi doublement valeur de manifeste pour un artiste reconnu pour la qualité de ses représentations du monde urbain et pour son approche « détailliste » d’une certaine réalité sociale. Dépassant les questions formelles et s’intéressant à une autre réalité, Julien Beneyton engage la peinture dans l’aventure de la recherche et de l’investigation, en lui permettant de se redéfinir dans la perspective de projets artistiques à long terme.

Antoine Réguillon

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